Dans le folklore germanique, la Nuit de Walpurgis (du 30 avril au 1er mai) a une adresse mythique : le Brocken, sommet le plus célèbre du massif du Harz, aussi surnommé Blocksberg. On y imagine des sorcières converger dans la brume, des feux au loin, et une montagne qui devient théâtre d’un « sabbat » grandiose.
Mais… est-ce un vrai lieu de sabbat historique, ou une construction née de la peur, de la propagande et de la littérature ? Voici une synthèse claire, avec hypothèses sur la crédibilité et les raisons qui ont fait du Brocken un symbole.



Le Brocken : une montagne « faite » pour engendrer des légendes
Le Brocken culmine à 1 141 m et se distingue par un climat rude : vents puissants, changements rapides, et surtout une fréquence très élevée de brouillard. Ce décor, instable et spectaculaire, a longtemps favorisé les récits d’apparitions, de silhouettes et de présences dans la brume.
Autrement dit : même sans sorcellerie, le Brocken est naturellement « scénographique ». Et les lieux qui impressionnent deviennent souvent, avec le temps, des lieux de croyances.
Walpurgisnacht : un nom chrétien… pour la « nuit des sorcières »
Le terme Walpurgisnacht renvoie à sainte Walburge (Walpurga), figure du calendrier chrétien médiéval. Cependant, le nom est chrétien, pas la date. La nuit du 30 avril au 1er mai correspond à une période bien plus ancienne dans le calendrier des peuples européens : celle de Beltane, grande fête saisonnière marquant l’entrée dans la saison claire.
Beltane est traditionnellement associé aux feux rituels, à la fertilité, au renouveau de la nature et au passage symbolique entre deux cycles. Bien avant toute christianisation, cette nuit était déjà perçue comme un moment liminal, où les frontières entre les mondes s’amenuisent et où les forces invisibles sont plus actives.
Lorsque le christianisme s’impose, il ne crée pas la fête : il rebaptise une date déjà chargée de rites et de croyances. Le nom de Walpurgis vient alors se superposer à un fond païen préexistant. Avec le temps, et surtout durant les chasses aux sorcières, cette nuit associée aux feux, aux rassemblements et à la transgression saisonnière devient, dans l’imaginaire collectif, la fameuse « nuit des sorcières ».
Ainsi, Walpurgisnacht n’est pas née du christianisme, mais d’un glissement culturel : une ancienne fête de seuil (Beltane) réinterprétée, diabolisée et transformée en symbole de sorcellerie par les peurs et les récits des siècles suivants.
Pourquoi le Brocken devient-il LE Blocksberg des sabbats ?
1) Les chasses aux sorcières avaient besoin de « lieux » et de scénarios
À l’époque des persécutions, le récit du sabbat sert de scénario global : il transforme des accusations isolées en « complot » organisé. Un lieu emblématique rend l’histoire plus crédible aux yeux du public : il donne un point de rassemblement, une scène, un théâtre.
Dans les procès, l’idée de réunions de nuit, de réseaux et de complices est fréquente, et l’imaginaire du sabbat se renforce par la recherche de « complicité » (souvent obtenue sous pression). Plus un récit est détaillé, plus il paraît « vrai », même s’il ne repose pas sur des preuves matérielles.
2) L’iconographie ancienne montre le sabbat… tout en rappelant la prudence
Certaines gravures et images anciennes représentent ce qui était supposé se passer au Blocksberg. Fait révélateur : on trouve aussi, parfois, une forme de mise en garde contre la crédulité. Cela suggère que, déjà, l’époque oscillait entre fascination, peur, propagande… et scepticisme.
Conclusion partielle : le Brocken devient « lieu de sabbat » surtout parce qu’il sert de scène à un récit social (peur + morale + contrôle), davantage que par preuves de rassemblements « diaboliques » constatés.
Goethe et Faust : quand la littérature scelle le mythe du Brocken



Le basculement décisif dans la construction du mythe du Brocken comme lieu de sabbat vient incontestablement de la culture savante, et plus précisément de l’œuvre de Johann Wolfgang von Goethe. Avec Faust, Goethe ne crée pas l’image du Blocksberg de toutes pièces : il cristallise, amplifie et diffuse à grande échelle un imaginaire déjà présent dans les traditions populaires et les récits de son temps.
Goethe connaît personnellement le massif du Harz. Il s’y rend à plusieurs reprises, notamment en 1777, et gravit lui-même le Brocken en plein hiver. Cette expérience marque profondément l’écrivain. Il découvre une montagne austère, enveloppée de brouillard, où la perception se trouble et où la nature semble hostile, presque surnaturelle. Ce décor réel devient la matière première d’un paysage littéraire chargé de symboles.
Mais Goethe ne s’inspire pas seulement du lieu : il puise aussi dans un fonds folklorique ancien. À son époque, le Brocken est déjà associé, dans la tradition orale germanique, à Walpurgisnacht et aux rassemblements nocturnes de sorcières. Ces récits circulent depuis plusieurs siècles, nourris par les écrits démonologiques, les procès de sorcellerie et les peurs collectives de l’époque moderne. Goethe hérite donc d’un mythe existant… qu’il transforme en scène littéraire majeure.
Dans Faust, la Walpurgisnacht sur le Brocken n’est pas qu’un sabbat spectaculaire. Elle devient une allégorie :
- du chaos moral,
- de la transgression des normes,
- de la perte de repères spirituels,
- et du monde renversé où le sacré et le profane se confondent.
Le sabbat y est moins un rituel réel qu’un théâtre de l’excès, un carnaval démoniaque où Faust, guidé par Méphistophélès, plonge dans une humanité libérée de toute contrainte.
À partir de là, le Brocken cesse d’être simplement un sommet du Harz. Il devient un lieu symbolique européen. La littérature fixe une image puissante : celle d’une montagne-seuil, point de rencontre entre le monde rationnel et l’irrationnel. Cette image littéraire nourrit ensuite les récits locaux, les traditions régionales, puis — bien plus tard — l’attractivité touristique et festive de la Walpurgisnacht moderne.
Ainsi, Goethe n’invente pas le mythe du Brocken : il lui donne une forme définitive, durable, transmissible. Son Faust agit comme un catalyseur culturel, transformant un folklore régional en un symbole universel de la sorcellerie, du sabbat et de la nuit des transgressions.
Brouillard et « spectres » : la science derrière le frisson



Le Brocken a aussi donné son nom à un phénomène optique réel : le « spectre du Brocken ». Il s’agit d’une ombre agrandie du témoin projetée sur la brume, parfois entourée d’un halo lumineux (glory).
Ce type de phénomène, plus fréquent dans les zones brumeuses de montagne, a pu renforcer l’impression de visions surnaturelles : silhouettes immenses, formes qui se déplacent, apparitions soudaines… Dans une nuit déjà chargée de croyances, l’effet est immédiat.
Alors : le Brocken est-il un « vrai » lieu de sabbat ?
Voici les hypothèses les plus solides, en croisant histoire, folklore et contexte culturel :
Hypothèse A (la plus crédible) : un lieu de sabbat surtout symbolique et construit
- Le récit du sabbat au Blocksberg s’amplifie fortement pendant l’ère des persécutions.
- L’idée de réseaux et de réunions sert de cadre narratif aux accusations.
- La montagne devient un « point fixe » pour un mythe qui circule.
Verdict : crédibilité élevée… en tant que mythe historique (un récit social). Faible crédibilité comme preuve de réunions « diaboliques » avérées.
Hypothèse B : des rites saisonniers (feux, protection, “chasser l’hiver”) ont existé
- Le passage fin avril / début mai est un moment de seuil.
- Les feux, rassemblements et pratiques populaires sont compatibles avec un fond de traditions saisonnières.
Verdict : possible qu’il y ait eu des usages populaires, mais cela ne valide pas le « sabbat » au sens des procès.
Hypothèse C : aujourd’hui, le rassemblement est réel… mais festif
- Walpurgis est aujourd’hui un événement culturel : déguisements, célébrations, mise en scène.
- Le Brocken est devenu un repère touristique et identitaire.
Verdict : « lieu de sabbat » réel au sens contemporain (fête/folklore), sans que cela confirme la réalité historique des récits de sorcellerie.
Ce que raconte vraiment le Brocken : une montagne, un miroir, un mythe
Le Brocken/Blocksberg illustre parfaitement comment un lieu devient « sabbat » :
- un sommet isolé et spectaculaire,
- une nuit charnière (30 avril) chargée de protections et de récits,
- un contexte historique (chasses aux sorcières) qui fabrique des scénarios collectifs,
- une cristallisation culturelle (Goethe) qui grave l’ensemble dans l’imaginaire européen.
Le Brocken n’est pas seulement une montagne : c’est un miroir. On y projette les peurs, les croyances, les images de transgression… et, plus tard, une fascination romantique pour l’occulte.
Annotations et FAQ :
Q : Pourquoi appelle-t-on le Brocken « Blocksberg » ?
R : « Blocksberg » est un surnom folklorique associé au Brocken, popularisé par les récits de Walpurgisnacht et renforcé par la littérature, notamment Faust.
Q : Le « spectre du Brocken », c’est paranormal ?
R : Non. C’est un phénomène optique : votre ombre se projette et s’agrandit sur la brume, parfois avec un halo lumineux.
Q : Y a-t-il des preuves historiques de sabbats sur le Brocken ?
R : Les sources pointent surtout vers une construction liée au contexte des persécutions et aux récits, amplifiée ensuite par l’art et la littérature.